Les villes de Sodome et Gomorrhe en sont venues à incarner la dépravation morale et la cruauté. Comme nous le lisons dans la paracha de cette semaine, D.ieu n’eut d’autre recours que de les détruire complètement, ainsi que leurs environs.

Fidèle à sa concision habituelle, l’Écriture évoque leurs fautes en disant seulement que « les habitants de Sodome étaient mauvais et péchaient beaucoup envers D.ieu ».1 Les sources talmudiques et midrashiques nous donnent un récit bien plus détaillé de l’effroyable méchanceté et de l’impiété qui caractérisaient ces villes.

L’hospitalité de Sodome

Les habitants de Sodome jouissaient d’un niveau de vie relativement élevé. À propos de Sodome, la Torah nous dit que toute la plaine était « bien arrosée… comme le jardin de D.ieu »,2 ce qui implique que les récoltes étaient abondantes et de qualité. Égoïstes, les habitants de Sodome ne voulaient pas partager cette abondance avec les étrangers. À cette fin, ils édictèrent des lois et se donnèrent beaucoup de mal pour repousser les voyageurs.

Par exemple, pour entrer à Sodome, il fallait traverser une rivière. Les habitants construisirent un pont sur cette rivière et imposèrent un péage de quatre zouz à tous ceux qui choisissaient de l’emprunter. Si quelqu’un tentait de contourner le péage en traversant la rivière à la nage, la loi exigeait qu’il paie le double, soit huit zouz, à titre de pénalité.

Un jour, un voyageur qui ignorait la coutume locale traversa la rivière à la nage, espérant économiser quatre zouz. Alors qu’il tentait d’entrer dans la ville, les gardes l’arrêtèrent.

« Payez le péage du pont ! » exigèrent-ils.

« Mais je n’ai pas emprunté le pont, répondit le malheureux. J’ai traversé la rivière à la nage. »

« Dans ce cas, vous nous devez huit zouz. »

L’étranger refusa de payer cette somme exorbitante, et les gardes le rouèrent de coups. Lorsqu’ils en eurent fini avec lui, l’homme blessé se traîna jusqu’au magistrat et réclama réparation pour ses souffrances. Le juge écouta attentivement le récit de ses malheurs, puis rendit son verdict :

« Pour avoir traversé la rivière, vous devez huit zouz, comme le veut la loi. Quant aux coups reçus, vous devez récompenser chacun de ces braves messieurs qui se tiennent à la porte de la ville, car tout le monde connaît les bienfaits médicaux d’une saignée de temps à autre. »3

Le Talmud ne nous dit pas ce qui arriva ensuite au pauvre homme. Nous espérons toutefois qu’il est reparti sans tarder, car un sort encore pire attendait ceux qui choisissaient de rester.

Les habitants de Sodome, pleins de prévenance, avaient aménagé dans leur ville des maisons d’hôtes où tous les lits étaient de la même taille. Lorsqu’un hôte venait chercher un logement, ils veillaient à ce que le lit soit parfaitement à sa taille. S’il était plus petit que le lit, ses hôtes l’étiraient jusqu’à ce qu’il ait la bonne taille. S’il était trop grand pour le lit, ils lui tranchaient les pieds.4

Un malheureux mendiant arriva un jour à Sodome et se mit à aller de porte en porte pour demander l’aumône. À sa grande surprise, chaque maître de maison l’accueillit chaleureusement et lui donna une pièce.

Transporté de joie, il se précipita dans la boutique la plus proche, espérant acheter de quoi manger, son premier repas depuis plusieurs jours. Mais le commerçant le repoussa. La même scène se reproduisit partout où l’homme présentait ses pièces. Finalement, le pauvre homme mourut de faim. Les astucieux habitants de Sodome, qui savaient ce qui allait se passer, accoururent récupérer leurs pièces, sur lesquelles chacun avait pris soin de marquer son nom.

L’organisation sociale de Sodome

Les habitants de Sodome ne se montraient guère plus aimables envers les leurs. Le Midrash rapporte en effet deux récits de femmes vertueuses qui osèrent tendre la main à des mendiants et furent mises à mort :

Deux jeunes filles de Sodome se rencontrèrent au puits, où elles étaient toutes deux venues boire et remplir leurs cruches. L’une demanda à son amie : « Pourquoi as-tu le visage si pâle ? » Son amie répondit : « Nous n’avons rien à manger à la maison et nous mourons de faim. » La première jeune fille, compatissante, remplit sa propre cruche de farine et l’échangea contre la cruche d’eau de son amie. Lorsque les habitants de Sodome découvrirent son geste, ils la firent mourir par le feu.5

Un second récit :

On annonça à Sodome : « Quiconque donnera du pain à un pauvre sera brûlé sur le bûcher. »

Plotit, la fille de Loth, qui était mariée à un notable de Sodome, vit un jour un pauvre homme si affamé qu’il ne pouvait plus se tenir debout. Elle eut pitié de lui. Dès lors, elle veilla à passer chaque jour près de lui en allant au puits et lui donnait de la nourriture qu’elle avait cachée dans sa cruche.

Les gens se demandaient comment cet homme parvenait à rester en vie. Après enquête, ils découvrirent ce qu’elle faisait et se préparèrent à la brûler. Avant de mourir, elle se tourna vers D.ieu et s’écria : « Maître du monde, rends-moi justice ! » Ses cris percèrent les cieux, et, à cet instant, D.ieu dit : « Je vais descendre et voir si ce qu’ils ont fait est aussi grave que la clameur parvenue jusqu’à Moi. »6

Ce que cela nous enseigne

Les péchés des habitants de Sodome découlaient de leur profond égoïsme, de leur refus de se séparer de quoi que ce soit qui leur appartenait.

Les Sages de la Michna enseignent :7

Celui qui dit : « Ce qui est à moi est à moi, et ce qui est à toi est à toi » – c’est là une attitude moyenne ; d’autres disent que c’est l’attitude des gens de Sodome.

L’attitude du chacun pour soi peut sembler inoffensive, mais, comme le révèlent ces récits, elle finit par conduire au mal véritable.

Les villes de Sodome ont beau appartenir depuis longtemps au passé, la mentalité qu’elles incarnaient reste bien vivante. Notre tâche est de déraciner et de détruire cette mentalité partout où nous le pouvons, pour la remplacer par l’amour et la bienveillance.